Rabbi David ‘Haï Abou’hatsira chlita parle de son grand père, Baba Salé, zatsal
« Nous savons que lors des six
jours de la Création, le Saint béni
soit-Il créa une Lumière d’une
intensité formidable, le « Or ha-
Ganouz », mais Il la dissimula au
coeur de sa Torah. Mon grandpère,
que son mérite soit pour nous
une bénédiction, voyait des choses
qui échappent totalement à notre
perception. Cette extraordinaire
« vision » était due au fait qu’il
s’absorbait dans l’étude de la Torah
corps et âme, littéralement de toutes
ses forces. C’est elle qui l’illuminait
de cette lumière ardente, et
qui lui permettait de voir ces choses
imperceptibles au commun des
hommes.
Mon grand-père était aussi un
homme qui avait acquis une maîtrise
de soi parfaite, si bien qu’un
grand nombre de ses attitudes
pouvaient sembler, à nos yeux,
surnaturelles. Il pouvait ainsi se
consacrer jour et nuit à la Torah et
aux prières, à des jeûnes qui pouvaient
même se prolonger pendant
six jours consécutifs. Il s’adonnait
aussi à des mortifications pénibles
et il réalisait de nombreux « tikounim
» [pratiques d’amendement
cabalistiques] sans jamais manifester
la plus petite gêne, comme
s’il était un ange insensible aux
réalités du corps.
La force du Juste
Nos Sages évoquent l’idée suivante
: « Le Saint béni soit-Il vit que
les Justes seraient peu nombreux,
Il les ‘repiqua’ dans chaque génération…
». Rav Méïr Shapira de Lublin
expliquait que cette parabole
est à prendre au pied de la lettre.
De la même manière que l’on cultive
des graines dans des serres pour
ensuite les « repiquer » ailleurs,
ainsi le Saint béni soit-Il agit avec
Ses Justes : pour leur permettre
de se développer spirituellement,
D.ieu fait grandir les Justes dans
les « serres » des anciennes générations,
et les repique ensuite
dans des époques moins éminentes.
C’est pourquoi nous trouvons
jusqu’à nos jours des hommes, tels
mon grand-père, d’une dimension
qui nous dépasse totalement, dont
le corps est déposé ici-bas mais
dont l’esprit appartient à la spiritualité
d’un autre temps.
En progrès constant
Chez mon grand-père zatsal, le
service du Créateur se concevait
comme un perpétuel mouvement
vers l’avant. D’un degré spirituel
à l’autre, il découvrait chaque jour
une nouvelle proximité du Saint
béni soit-Il, ne s’accordant jamais
le moindre répit. C’est en ce sens
que l’homme est qualifié d’être qui
« avance », comme le soulignent
les versets : « J’avancerai devant
l’Éternel dans la terre des vivants »
(Psaumes 116, 9) ou encore : « Heureux
ceux dont la voie est intègre,
qui avancent au gré de la Torah de
D.ieu » (ibid. 119, 1).
Dans cet ordre d’idée, le Noam Elimélekh
expliquait l’enseignement
de nos Sages : « Celui qui accomplit
une bonne action sans se déplacer,
aura la récompense de son acte »
(Maximes des Pères). Or de prime
abord, quelle importance y a-t-il
à « se rendre » à l’endroit d’une
mitsva ? L’essentiel n’est-il pas
que l’acte soit finalement accompli
? La réponse est que lorsqu’un
homme, après avoir accompli
une mitsva, continue à stagner
sans « aller de l’avant », on peut
être sûr que son unique intention
était d’en percevoir une récompense.
C’est pourquoi cet homme
n’aura que la « récompense de
son acte », sans qu’aucun progrès
sensible ne survienne en lui.
Chez mon grand-père en revanche,
on pouvait ressentir l’élévation
constante jusqu’à son dernier
souffle. Chaque prière qu’il
prononçait, chaque instant qu’il
consacrait à l’étude était le reflet
d’une intensité jamais atténuée.
Jusqu’à son dernier jour, il consacra
aussi une immense énergie à
honorer la mémoire des Justes
des générations passées, par des
festins de Hilloula dans lesquels
la sainteté était réellement palpable.
En ces occasions, il parlait
longuement de la personnalité du
Juste dont le souvenir était commémoré,
de sa manière de servir
le Créateur et de ses enseignements
propres. Ces évocations
étaient si vivantes que l’on aurait
pu sentir l’âme du Juste prendre
elle aussi part aux festivités.
De même, lorsque des érudits
se présentaient chez lui, il leur
manifestait les plus grands honneurs,
et leur offrait tout ce qu’il
possédait, à proprement parler. Je
me souviens encore d’un jour où
un Gadol de la génération précédente
lui avait rendu visite pour
solliciter son aide : mon grandpère
zatsal avait entièrement
vidé le contenu de son tiroir et lui
avait donné jusqu’à la dernière
pièce qu’il y trouva ! Il demanda
ensuite qu’on donne à ce rav tout
l’argent de son sac et vers la fin
du repas, il avait même retourné
ses poches pour ne pas manquer
de lui donner jusqu’à son dernier
sou ! Les personnes présentes en
étaient sorties stupéfaites.
L’amour du prochain qui l’animait
était tout autant exceptionnel
: il priait du fond de son
coeur pour chaque Juif qui venait
le solliciter, sans épargner larmes
et supplications. Et pour les situations
les plus tragiques, il jeûnait
et redoublait ses prières jusqu’à ce
que la personne éprouvée soit délivrée
de ses tourments.
La force et l’humilité
Il nous était difficile de regarder
mon grand-père en face, tant
son visage inspirait la crainte. Ses
yeux brillaient de mille éclats, son
visage resplendissait d’une formidable
aura. En revanche, lorsqu’il
commençait ses prières, tout son
corps était saisi de tremblements,
preuves de la profonde crainte du
Ciel qui l’habitait. Il incarnait ainsi
la force et la dignité conjuguées à
la crainte et l’humilité. Ces deux
aspects de sa personnalité sont en
réalité parfaitement complémentaires
: lorsque l’on atteint une haute
perception du Saint béni soit-Il, on
ne peut qu’être envahi d’humilité.
Et inversement, lorsqu’un homme
réalise la petitesse de sa condition,
il mérite alors de connaître une
formidable proximité de son Créateur.
Ceci est en fait l’un des plus profonds
aspects de la personnalité
de mon grand-père :
parce qu’il se rabaissait
devant son Créateur
et se soumettait
à Lui de tout son être
pour intercéder en
faveur de ses frères
juifs, il accéda à des
dimensions inouïes
grâce auxquelles « il ordonnait et
ses désirs s’accomplissaient ».
Le saint Chabbat
Il m’est vraiment difficile de décrire
par des mots l’impression que
me laissait chaque Chabbat vécu
auprès de mon grand-père zatsal.
Le lever avant l’aube aussitôt suivi
de la lecture dans un Séfer Torah
de la paracha et du targoum, puis
l’étude du Zohar et des grands
ouvrages de Kabala apportaient à
ces moments une indicible sainteté.
Aux alentours de midi, il allait se
tremper dans le mikvé. Ce moment
revêtait alors une grande austérité
: l’immersion se déroulait dans
une atmosphère tendue, chacun
voyait comment le Tsadik purifiait
son âme et son corps et nul n’osait
émettre le moindre son.
Les repas de Chabbat se conformaient
au rythme qu’il imposait : à
son signe, les plats étaient posés à
table et chaque séouda était ponctuée
de paroles de Torah. Lui-même
s’asseyait à l’écart des autres convives,
sur la table de son grand-père
Rabbi Yaacov Abou’hatséra, le saint
« Abir Yaacov », reçue en héritage
de son père. Les plats qu’il consommait
étaient eux aussi préparés et
cuits séparément, dans des casseroles
réservées à cet effet. Telles
étaient ses exigences, et « le secret
de D.ieu appartient à ceux qui Le
craignent ».
Cependant, l’instant le plus crucial
des repas était assurément celui
du birkat hamazone. Bien que mon
grand-père ne mangeât que de manière
très frugale, il s’efforçait cependant
de consommer alors une
certaine quantité de pain. Et ceci
en l’honneur du saint Chabbat, seulement
pour avoir l’obligation de
prononcer la bénédiction de grâce !
On le voyait alors se rasseoir et disposer
chaque membre de son corps
de manière à pouvoir orienter ses
saintes pensées vers la prière. Une
vive émotion s’emparait alors de
l’assistance entière, alors que tous
les yeux se rivaient sur le saint
homme. Chaque mot de sa prière
était pesé, et celle-ci s’étendait sur
une durée de temps qui semblait ne
devoir jamais s’arrêter.
Après le repas, beaucoup restaient
assis à table pour voir le maître se
plonger dans l’étude de la Torah,
notamment dans le « Or ha’Haïm »
et le « Ma’hsof haLavan », oeuvre
de son grand-père le Abir Yaacov
et encore d’autres livres de
Kabale.
Une générosité hors norme
Les nombreuses biographies qui ont
vu le jour sur mon grand-père zatsal
insistent sur son incroyable générosité,
et de fait, il suffit d’avoir
vécu un tant soit peu à ses côtés
pour comprendre ce que signifie
réellement la Tsédaka. Pour soutenir
les pauvres et tous ceux qui
réclamaient son aide, il n’hésitait
pas à se démunir intégralement.
Et lorsqu’il ne lui restait plus d’argent,
il contractait même des prêts
dans des proportions difficilement
descriptibles pour apporter un peu
d’aide aux indigents. Que ce soit le
Chabbat, un jour de fête ou même
un Roch ‘Hodech, chaque occasion
était bonne pour redoubler ces témoignages
de générosité. En réalité,
toute sa vie durant, il ne cessa
jamais de défendre ses frères juifs
et de témoigner en leur faveur. Et
je suis même certain qu’il se tient
encore aujourd’hui devant le Trône
céleste pour implorer et intercéder
en faveur du peuple juif.
Mon père et mon grand-père, de
mémoire bénie, évoquaient souvent
à cet égard le célèbre principe
talmudique : « Il n’y a dans la généralité
que ce qu’il y a chez le particulier
» – autrement dit, chez le
peuple juif, la dimension de l’individu
autonome n’existe pas : chaque
Juif incarne par essence une
parcelle du peuple juif dans son
intégrité ! Et c’est la conscience de
cette union qui incitait ainsi mon
grand-père à se soucier de chaque
Juif quel qu’il soit, à s’efforcer de
le rapprocher de la tradition de ses
ancêtres, et à lui accorder toutes
ses bénédictions.
